Affiche-toi contre le tabac

Le projet Affiche-toi contre le tabac a été mené conjointement dans les départements de l’Oise, de l’Aisne et de la Somme, afin de permettre aux jeunes de la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) de bénéficier d’un cycle d’interventions et d’ateliers créatifs autour de la prévention tabac. Le projet visait à sensibiliser les jeunes, les accompagner dans une réflexion sur la consommation de tabac, développer leurs compétences psycho-sociales et les valoriser.
Ce projet a été mené en partenariat avec l’association Le Mail. L’association Hors Cadre a coordonné la Mission d’Appui Artistique, grâce à laquelle a été organisée la résidence d’une artiste peintre au sein de la PJJ. Les œuvres réalisées ont fait l’objet d’une exposition commune.
Le déploiement du projet et de la résidence dans 2 directions territoriales de la PJJ, avec un même calendrier mais sous des modalités différentes, permet d’en tirer des enseignements comparés.

06/12/2022

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Isorez Martine
Infirmière Conseillère Technique Santé - Somme-Aisne
martine.isorez@justice.fr

Lepère Stéphanie
Infirmière Conseillère Technique Santé - Somme-Aisne
stephanie.lepere@justice.fr

Stuyvaert Yohann
Infirmier - Conseiller technique en promotion de la santé - Oise
yohann.stuyvaert@justice.fr

Présentation de l’intervention

La PJJ, actrice de promotion de la santé des jeunes

La Protection Judiciaire de la Jeunesse (PJJ) assure la prise en charge judiciaire des mineurs, et exerce à ce titre des missions d’action éducative dans le cadre pénal[1]. Il s’agit d’éduquer, de protéger et de favoriser l’insertion de ces mineurs en conflit avec la loi.

Chaque direction territoriale (DTPJJ) intègre un ou plusieurs infirmiers – conseillers techniques en promotion de la santé. Leurs missions incluent à la fois l’accompagnement et la mise en œuvre de projets portés au niveau de la DTPJJ et des activités sur sites, à travers des interventions sous forme d’ateliers de prévention ou d’éducation à la santé dans les unités PJJ du territoire (unités éducatives de milieu ouvert (UEMO), établissements, unités d’hébergement, etc.[2]) et la passation d’entretiens individuels auprès des jeunes suivis par la PJJ (bilans de santé).

Lancée en 2013, la démarche « PJJ Promotrice de santé » [3] vise à améliorer la santé globale des jeunes pris en charge par la PJJ et à développer la promotion de la santé au sein des projets de service. Dans le cadre d’une stratégie nationale (2017-2021), la PJJ a souhaité développer des projets à destination des éducateurs et des jeunes suivis, en s’appuyant sur les fondamentaux de la promotion de la santé (1) : agir sur les déterminants de santé durant la prise en charge, renforcer l’alliance entre action éducative et sanitaire, développer les compétences psychosociales des jeunes (2), etc.

Le projet « Affiche-toi contre le tabac » a été mis en œuvre conjointement dans deux DTPJJ : celle des départements de la Somme et de l’Aisne (DTPJJ Somme/Aisne) et celle de l’Oise (DTPJJ Oise). Les actions ont été mises en place à destination de l’ensemble des structures PJJ de chacune des DTPJJ.

 DTPJJ d’OiseDTPJJ de la Somme et de l’Aisne
Caractéristiques du territoirePopulation : 830 000 hab. environ.

Département dense, à proximité immédiate au sud de la région parisienne. Indicateurs de santé plus favorables que dans d’autres départements des Hauts de France.
Population Aisne : 530 000 hab. environ  

Population Somme : 570 000 hab. environ

Départements plus ruraux : problématique des distances entre les villes (et donc les structures) .
Caractéristiques de la PJJFile active de 650 jeunes environ.

9 unités, dont : 4 unités éducatives de milieu ouvert,  2 unités éducatives d’activité de jour et d’insertion, 1 unité éducative d’hébergement collectif,  1 unité éducative d’hébergement diversifié, 1 centre éducatif fermé.

Commission santé, animée par le conseiller DT et qui réunit un professionnel référent santé par structure de PJJ

Projet Affiche-toi contre le sida (depuis 2010).
10 unités : 5 unités éducatives de milieu ouvert, 2 unités éducatives d’activité de jour, 2 unités éducatives d’hébergement collectif et 1 centre éducatif fermé.      

Contexte

Le projet Affiche-toi contre le tabac a été développé à un moment charnière au sein de la PJJ, qui souhaitait à travers la démarche PJJ promotrice de santé développer des approches de promotion de la santé non descendantes ni magistrales, dont les professionnels de terrain relayaient qu’elles ne fonctionnaient pas avec les jeunes suivis par la PJJ, mais au contraire plus participatives, voire ludiques, et axées sur le développement des compétences psychosociales.

Les professionnels avaient repéré une consommation assez importante et précoce de tabac chez les jeunes accueillis dans les établissements de la PJJ : la majorité des jeunes accueillis étaient fumeurs et pour une part importante, avaient initié leur tabagisme à un âge précoce (expérimentations dès 9-10 ans).  Elaboré donc à partir de besoins identifiés par les professionnels du territoire (éducateurs, conseillers techniques, etc.), et notamment ceux repérés lors des entretiens infirmiers individuels réalisés auprès des jeunes, ce projet visait à sensibiliser les jeunes autour de la question du tabac. Il visait également à renforcer le déploiement de projets de prévention santé au sein des structures de PJJ dans ces 2 territoires.

Calendrier

Le projet Affiche-toi contre le tabac a été mené de septembre 2017 (phase préparatoire) à juin 2018. Les activités auprès du public, sous la forme d’interventions collectives en partenariat avec l’association Le Mail (dans la DTPJJ de la Somme et de l’Aisne exclusivement) et d’ateliers créatifs en partenariat avec l’artiste Hélène Deghilage, se sont déroulés de janvier à mai 2018.

Objectifs

  • Principalement, susciter et accompagner les adolescents suivis par la PJJ dans une réflexion sur la consommation tabagique et les amener à prendre des décisions favorables à leur santé en développant leurs compétences psychosociales (CPS). 
  • Leur offrir un espace d’écoute, de partage et d’expression pour répondre à leurs questionnements, les mobiliser, les impliquer, leur permettre de réaliser une œuvre artistique et d’élaborer un message de prévention.
  • Valoriser l’intégralité des œuvres artistiques produites, par l’artiste et par les jeunes participants en exposant les affiches dans le cadre d’un temps fort.

De plus, le projet devait permettre de faire découvrir aux professionnels et aux jeunes les associations locales de prévention vers lesquelles ils pouvaient s’orienter.

Principaux acteurs et partenaires

Le projet a été porté en partenariat avec 2 structures : Le Mail, opérateur de prévention et l’Association Hors Cadre, opérateur de la résidence d’artiste.

Le Mail[4], créée en 1975, est une association spécialisée dans la prévention, le soin et la réduction des risques pour les personnes présentant des conduites addictives liées à la consommation de substances licites (alcool, tabac, traitements médicamenteux détournés de leur usage) et illicites (héroïne, cannabis, cocaïne…).

Hors Cadre est une association de développement culturel[5]. Fondée en 1997, elle se donne pour objectif de mener des actions visant la démocratisation de la culture notamment par l’éducation à l’image, en direction des publics éloignés de l’offre culturelle. En 2003, Hors Cadre a mis en place le Pôle Culture Justice pour développer la culture auprès des publics, majeurs et mineurs, placés sous main de justice. Depuis 2016, un partenariat lie Hors Cadre, la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC) Hauts de France et la Direction interrégionale Grand Nord à destination des mineurs placés sous main de justice[6].

L’artiste Hélène Deghilage, est intervenue dans le cadre d’une Mission d’Appui Artistique (MiAA). Il s’agit d’un dispositif « initié à des fins de démocratisation et d’éducation artistique et culturelle ».[7]

Principaux éléments saillants

Émergence du projet

La naissance du projet suit 2 trajectoires différentes dans les 2 territoires. Sollicitées pour intervenir autour des consommations de tabac, notamment dans les foyers d’hébergement auprès des jeunes mineurs fumeurs, les conseillères santé de la DT Somme/Aisne ont souhaité innover et développer en 2017 une action de création d’affiche, sans compétition, pour laquelle elles ont sollicité l’association Hauts de France Addictions, puis l’association Le Mail qui intervenait dans la Somme. Une conseillère technique culture au sein de la DT avait été contactée à la même période par M. Le Piouff, chef du pole Culture/Justice chez Hors Cadre, qui cherchait à organiser une résidence d’artiste avec une artiste peintre. « Au tout départ, c’était quelque chose de relativement humble qu’on souhaitait mettre en place et on s’est retrouvées, suite aux demandes de notre Direction qui a vu les choses plutôt en grand, avec quelque chose qui nous a dépassé » se rappelle S. Lepère.La rencontre de ces différentes initiatives et l’association de la DTPJJ d’Oise, également impulsée par la direction interrégionale, aboutirent au lancement du projet « Affiche-toi contre le tabac ».

Dans l’Oise, un nouvel infirmier conseiller technique santé est recruté en septembre 2017 et reprend ce projet Affiche-toi contre le tabac « déjà lancé », car déjà validé par la DTPJJ d’Oise et la direction interrégionale. Depuis plusieurs années, les structures PJJ d’Oise participaient chaque automne au concours « Affiche-toi contre le SIDA » (voir encadré). Plusieurs différences importantes existaient entre les 2 projets « Affiche-toi », notamment la collaboration d’une artiste et la disparition de la dimension concours. « Les collègues [éducateurs PJJ] voulaient refaire « Affiche toi contre le sida » et ils ont cru qu’ « Affiche-toi contre le tabac » le remplaçait [définitivement] », se rappelle Y. Stuyvaert.Le précédent d’Affiche-toi contre le SIDA a à la fois constitué un levier pour la mise en place du nouveau projet (dynamique existante) et un frein car a nécessité d’apporter aux équipes des explications supplémentaires.

Affiche-toi contre le sida

Concours d’affiches où les jeunes et les professionnels PJJ créent des affiches avec un message de prévention sur le thème du sida.

– Autonomie des structures pour organiser la production des affiches (ateliers, etc.).
– Autonomie artistique : pas de collaboration avec un artiste.
– Calendrier : de septembre à novembre.
– Organisation d’ateliers de prévention menés par le conseiller technique santé en amont (pas d’intervenant extérieur). Permet de sensibiliser et travailler sur plusieurs représentations (rapports de genre, santé, consommations cannabis, IST, etc.).
– Organisation d’une exposition, d’un vote et d’une remise de prix : des lots récompensent les 5 meilleures affiches (qualité graphique + qualité du message) pour 3 concours (catégories par âge).    

Conduite du projet

Le projet a donc été déployé simultanément en 2017-2018 sur 2 DTPJJ, qui se sont partagé le temps de résidence de l’artiste et ont présenté les œuvres réalisées lors d’une exposition commune.

Toutefois, chaque DT a pu suivre des modalités d’organisation différentes (voir tableau page suivante), ce qui a conduit à déployer « deux projets parallèles ». Cette autonomisation organisationnelle de chacune des 2 DTPJJ apparait rétrospectivement aux acteurs de terrain comme un des leviers de réussite du projet, car plusieurs éléments s’opposaient à un déploiement véritablement commun sans préparation préalable : les différences de fonctionnement entre territoires, l’historique différent vis-à-vis d’Affiche-toi contre le SIDA, etc. Le tableau ci-dessous présente de façon comparée la mise en œuvre du projet dans les 2 territoires. Dans la DT Somme/Aisne, un cycle supplémentaire d’ateliers avait été programmé avec l’association Le Mail qui a aussi donné lieu à la production d’affiches autour de la prévention tabac, avec une approche et un medium différents de celle des ateliers avec l’artiste.

« La résidence dans les unités, c’est quelque chose qui se fait très, très peu dans les projets PJJ. »

Yohan Stuyvaert , Infirmier Conseiller technique santé – DTPJJ Oise
DT de l’OiseDT de la Somme et de l’Aisne
FormatChoix fait : dédier des journées entières d’atelier créatif, organisées de façon itinérante dans les unités du territoire (l’artiste se déplace sur les sites).Choix fait :  « mutualiser » l’organisation des ateliers, c’est-à-dire organiser la résidence de l’artiste dans un même lieu avec différentes plages d’ateliers (les jeunes se déplacent des structures PJJ vers le site de résidence de l’artiste).
Préparation

Mobilisation des équipes éducatives et des jeunes
Première étape : faire la « tournée des services » en binôme conseiller technique santé et artiste, pour présenter Hélène Deghilage aux équipes éducatives et créer une dynamique.
Enjeu 1 : aller à la rencontre des professionnels « au cœur des services » pour les mobiliser et les convaincre de faire participer les jeunes dont ils sont référents.
Enjeu 2 : désamorcer les résistances et présenter les différences entre ce projet et Affiche toi contre le SIDA.
Mobilisation des jeunes participants : elle était du ressort des équipes éducatives des différentes structures.
Participation ouverte à des jeunes fumeurs comme non-fumeurs. Idem pour les professionnels. Critère de sélection principal : jeunes faisant preuve de motivation, appétence artistique et envie de s’impliquer sur un projet longue durée. Recrutement d’éducateurs également.
Intervention collective et atelier créatif

Le Mail
Pas d’intervention de l’association Le Mail dans l’Oise.
Plusieurs outils (jeux, connaissances, tests…) ont été présentes en commission pour aider les équipes pour les ateliers de prévention en amont des ceux de créations des affiches.
Intervention collective : présentation, coanimée par les conseillers techniques santé et une éducatrice du Mail.

Utilisation de supports vidéo pour favoriser l’échange avec les jeunes. Echanges libres avec les jeunes dont le but était de « faire verbaliser les jeunes par rapport aux diverses consommations » et préparer les ateliers suivants.

Ateliers créatifs organisé avec le Mail avec pour objectifs la conception de messages de prévention tabac et la réalisation d’affiches.

2 Cycles de 2 séances organisés au STEMOI de Laon et au STEMOI d’Amiens entre février et mars 2018.
Résidence de l’artiste

Cycle créatif

La consigne commune aux ateliers créatifs a été de travailler à partir d’anciennes publicités pour les produits du tabac, afin de détourner le message publicitaire en réalisant à la peinture une nouvelle affiche reprenant le visuel de l’originale.
Les professionnels PJJ présents (conseillers techniques santé, éducateurs.) participaient à la réalisation des affiches.
Résidence organisée sur des plages courtes dans les unités (1 à 3 journées par unité).
Planning organisé en fonction des demandes des unités, possibilité d’intervention les week-ends dans les structures d’hébergement (jeunes en insertion).
Dans les structures avec hébergement, installation dans les salles communes, pièces collectives, etc. pour « capter » les jeunes « sous la main ». Pas d’obligation de participer, mais le bouche à oreille fait qu’au 2e ou 3e jour des jeunes qui observaient les autres se sont prêtés au jeu et ont participé.
Résidence organisée sur 2 plages d’une semaine consécutive, fin avril au STEMOI de Laon et fin mai à Amiens.
Organisation dans une salle dédiée, mise à disposition par les structures et préparée (bâchée, nettoyée, etc.) : les structures s’inscrivaient à la plage horaire de leur choix. L’artiste réalisait son œuvre en parallèle de la réalisation d’affiches par les jeunes et les éducateurs.
Participation des infirmières conseillères techniques santé et des éducateurs aux ateliers du cycle : « on était là pour accompagner les jeunes, discuter avec eux et réexpliquer les dépendances au tabac ».
Vernissage et exposition des affiches réalisées en clôtureDT de l’Oise

Dans l’Oise, l’exposition a également été présentée à l’espace Morvan à Beauvais et un vernissage organisé sur le même modèle : mobilisation des jeunes du restaurant d’application « l’Escale gourmande » (UEAJ de Beauvais ) + atelier animé par Hauts de France Addictions (CO-testeur) et ciné débat autour du court métrage « Entre mes doigts ».
L’exposition a aussi été montée au Quartier pour Mineurs (QM) du centre pénitentiaire de Liancourt, des mineurs incarcérés ayant participé au projet.

DT de la Somme, de l’Aisne et d’Oise

Les affiches ont été présentées lors d’une première exposition commune organisée à l’espace Dewailly à Amiens. Pour le vernissage, les acteurs institutionnels, les financeurs, l’ensemble des DTPJJ et des participants aux ateliers étaient conviés.
L’exposition présentait les affiches de détournement des publicités de l’industrie du tabac, produites par les jeunes des DTPJJ d’Oise et de la Somme et de l’Aisne et reprises à la peinture par Hélène Deghilage, sous forme de grands panneaux de 1 m de hauteur. L’exposition présentait également les 45 affiches les affiches réalisées par les jeunes et les professionnels dans l’Oise durant le cycle créatif dans l’Oise (autres panneaux).
Le vernissage a permis de mobiliser les jeunes de l’atelier cuisine de l’UEAJ d’Amiens à travers l’élaboration d’un buffet, aux associations de prévention d’y tenir des stands (Hauts de France Addictions, Le Mail) et d’organiser plusieurs ateliers : un atelier sur le goût (en lien avec les effets négatifs du tabac sur le goût), atelier bien-être (bien-être psychique, santé mentale).
Résultats

Tous les jeunes participants ont fini leur affiche.
Participation : 45 dont 30 jeunes PJJ et QM de LiancourtParticipation : 19 jeunes en 2017-2018.

Stratégies mise en œuvre : analyse comparée

Des contraintes et des configurations territoriales différentes expliquent ainsi les différents choix pratiques opérés dans les 2 DT. Par exemple, très peu de jeunes avaient participé aux premières réunions de présentation du projet en Somme/Aisne, et c’est aussi face à ce risque important de faible participation qu’il a été décidé ne pas organiser le déplacement de l’artiste structure par structure. Dans l’Oise, le projet n’émanait pas des équipes, qui ont pu avoir le sentiment d’un projet « imposé », ce qui a conduit Y. Stuyvaert à multiplier les rencontres, unités par unités, avec les équipes éducatives pour les embarquer dans ce nouveau projet et en rapprocher le fonctionnement d’un projet connu.

La question du concours a été un point de dissensus fort entre les 2 territoires. Dans l’Oise, le principe du concours mis en place avec Affiche-toi contre le SIDA était perçu comme une « saine concurrence installée entre les unités », source de motivation pour les jeunes comme pour les professionnels car il y a «quelque chose à gagner ». A contrario, l’absence de compétition était un pilier du projet imaginé par les conseillères de la DTPJJ Somme/Aisne : « parce que ça mettait en rivalité les jeunes alors que déjà, en tant qu’ados, on est toujours, quand même, plus ou moins en rivalité avec les autres ». La compétition leur semblait contraire aux principes de la promotion de la santé.

La résidence de l’artiste Hélène Deghilage

Une mission d’appui artistique vise à « créer les conditions d’une rencontre entre l’artiste, son univers [..] et des groupes de jeunes placés sous main de justice et encadrés par des professionnels de la PJJ»[7]. Elle prend la forme d’une résidence, c’est-à-dire d’une présence pleine et consécutive d’une artiste professionnelle (c’est-à-dire dont le travail de création, réputé, est l’activité principale). L’accueil au sein de la PJJ a été parfois « un peu rocambolesque » sur le plan logistique se rappelle, amusé, Y. Stuyvaert : il a fallu composer entre les méthodes de travail de l’artiste et les contraintes d’une administration telle que la PJJ, par exemple pour installer un atelier dans les locaux (horaires d’ouverture, accès restreint, etc.).  

Les ateliers créatifs

L’artiste s’est appuyée sur l’ouvrage d’Éric Godeau, Un monde parti en fumée. Les images du tabac en France au XXe siècle (3), dans lequel elle a pioché d’anciennes publicités faisant l’apologie de la consommation du tabac, pour proposer aux jeunes de les refaire en en détournant le message. Cette consigne a été « un bon levier pour amener la création » selon Y. Stuyvaert, et permettait de lancer les jeunes dans une démarche créative.

Les affiches réalisées par les jeunes ont été reprises après les ateliers créatifs par l’artiste, qui y a porté « son coup de pinceau artistique » (Y. Stuyvaert) et finalisé les toiles. Chaque jeune a pu réaliser une œuvre artistique personnalisée, d’un haut niveau « en termes de techniques et d’expression créative » (bilan DTPJJ Somme/Aisne).Tous ont travaillé avec différentes techniques de peinture (gouaches, huiles, etc.).

Source : extrait du book d’H. Deghilage

Pour M. Isorez et S. Lepère (DTPJJ Somme/Aisne), le choix de ce medium, noble, contribuait à la valorisation des jeunes et permettait de ne pas les enfermer dans des stéréotypes en leur proposant un atelier graph’. Y. Stuyvaert (DTPJJ Oise) relève également que ces ateliers ont permis de donner accès à une pratique artistique dont les jeunes qui sont confiés à la PJJ sont parfois très éloignés.

Parler autrement de prévention et de tabagisme lors des temps d’atelier créatif

M. Isorez et S. Lepère rappellent qu’une des difficultés qu’elles rencontrent dans leur travail avec les jeunes à la PJJ est qu’en atelier, ces jeunes peuvent facilement répéter des discours qu’ils pensent attendus (condamner le tabagisme, répéter les messages de prévention prescriptifs ou des propos plutôt « moralistes », etc.) mais qu’il est plus compliqué d’engager des réflexions sur leurs comportements vis-à-vis du tabac. Les temps d’ateliers avec l’artiste offraient un espace où faire autrement :

– ils permettaient de déployer une approche moins magistrale et plus participative de la prévention. Les ateliers avaient d’abord pour objectif d’être un espace où la parole pouvait être libre, notamment dans le contexte PJJ, avec une garantie de confidentialité vis-à-vis du suivi judiciaire, et où un travail de réflexion était possible pour les jeunes « qui ne sont pas en train de faire attention à ce qu’ils peuvent dire ».

– les adultes, qui participaient aux activités artistiques d’égal à égal avec les jeunes, pouvaient adopter une autre posture et engager des discussions à la fois plus personnelles et plus libres.  Pour M. Isorez, les échanges un pinceau à la main permettaient de retravailler « mais de façon complètement informelle », avec les jeunes les notions de plaisir, de dépendance, d’observer leurs pratiques de consommations et de repérer leurs motivations (la cigarette fumée quand on est énervé, par exemple), etc. Les supports créés permettent également d’amorcer des échanges autour des représentations sur le tabac, de (dé)-normalisation du tabac, de responsabilité vis-à-vis des plus jeunes, etc.

– la présence de l’artiste a amené un autre regard, qui n’est pas dans le jugement. L’expérience et la personnalité de l’artiste a contribué au succès de la résidence. Il s’agit d’une artiste avec une fibre sociale ou humaniste, qui avait déjà mené des projets avec des migrants, des mineurs non-accompagnés, etc. Sa façon de se positionner s’articulait facilement avec le travail éducatif mené à la PJJ.Son tempérament, à l’image de ce qui est attendu d’une artiste, c’est-à-dire « bien barré » selon S. Lepère, était très apprécié des jeunes et des conseillers de la PJJ. Et il insufflait une énergie qui réussissait à « embarquer les jeunes et les professionnels ».

« Hélène, elle, avec son approche, n’étant pas soignante, n’étant pas professionnelle, elle a pu amener quelque chose de complètement différent, de beaucoup plus libre. »
Martine Isorez, Infirmière Conseillère technique santé – DTPJJ Somme/Aisne « Avec l’artiste peintre, ça permettait vraiment d’aller dans plein de directions différentes. Martine et moi, nous étions présentes pour accompagner les jeunes [lors du premier atelier de création d’affiches] avec Le Mail. On s’était rendu compte qu’ils restaient très scolaires par rapport au message de prévention. C’était : « fumer provoque le cancer », etc. Alors que l’arrivée d’Hélène, ça a permis d’apporter un peu un grain de folie, de justement leur permettre de faire autre chose que ce qu’ils ont l’habitude de faire».


Stéphanie Lepère, Infirmière Conseillère technique santé – DTPJJ Somme/Aisne

Pour Y. Stuyvaert, très marqué par la lecture de R. Proctor (4) sur les stratégies de l’industrie du tabac pour continuer à vendre leur produit, et qui a suggéré cette lecture à H. Deghilage, la consigne des ateliers apportait une dimension éducative supplémentaire, car permettait de développer l’esprit critique des jeunes et leur faire prendre conscience de la manipulation dont ils sont la cible par la publicité. 

Par ailleurs, l’artiste fumait. Tout comme certains conseillers PJJ présents. Cela n’a pas été un obstacle car cela a permis d’engager des échanges avec les jeunes sur les difficultés d’arrêter de fumer et sur les pratiques, tout en s’inscrivant bien dans les recommandations de l’éthique de la promotion de la santé (développer les CPS plutôt que de tenir de discours d’injonction ou appeler à l’exemplarité, etc.).

L’articulation des différents objectifs oblige également à trouver un équilibre quant au niveau d’exigence attendu des jeunes. Bien que le projet aboutisse à une exposition de haut standing, il était important pour M. Isorez, « de laisser les jeunes travailler et construire et créer, et de ne pas leur imposer des conditions de production comme si [ils étaient] dans une logique de production artistique. » La reprise par l’artiste des affiches permettait de ne pas « leur mettre la pression ». L’objectif principal restait l’objectif éducatif.

Principaux enseignements

Résultats observés

Le book réalisé par Hélène Deghilage à l’issue de la MIAA peut être consulté en ligne à l’adresse suivante : https://www.calameo.com/read/0062840902e025bbff21c

L’évaluation du projet s’appuyait sur un questionnaire distribué lors du vernissage, qui a permis d’apprécier en partie la satisfaction des jeunes et des éducateurs PJJ (18 répondants), mais qui ne permettait pas d’évaluer l’impact de l’intervention sur les comportements liés au tabac des jeunes participants.

Si le projet ne conduit pas forcément immédiatement des jeunes participants à l’arrêt du tabac, il remplit ses objectifs et apporte une plus-value au travail éducatif mené en PJJ. Les documents de bilan soulignent que les jeunes se sont « investis dans la réalisation de leurs œuvres artistiques de façon sereine, détendue et posée ». L’activité permet de renforcer les capacités critiques des jeunes et à travers la pratique artistique, de développer « un regard positif envers eux ». L’angle proposé a permis de renforcer leur réflexion critique autour des produits du tabac. L’intervention d’une artiste professionnelle a été un levier supplémentaire de valorisation des jeunes qui s’impliquaient, en donnant une ampleur et une crédibilité supplémentaires aux ateliers et aux productions.  

De plus, l’intervention du Mail a permis de mettre en contact plusieurs jeunes dans la Somme, intéressés par une démarche d’arrêt, avec une ressource de proximité pour entamer un parcours de soin (CJC).

« Ce que ça a apporté, c’est le contact avec l’artiste. En termes de santé, je ne peux pas dire qu’avec ce projet-là, Affiche-toi contre le tabac, il y a eu X jeunes qui ont arrêté de fumer. Mais par contre, il y a eu une vraie dynamique qui s’est créée, plus forcément autour de la santé, avec le travail artistique. Autour de la citoyenneté, avec le travail éducatif, etc. Ça, c’est un aspect très positif. Un nouveau travail avec elle sur les valeurs de la République a été mené l’été dernier [2020] à la PJJ. »

Yohann Stuyvaert, Infirmier Conseiller technique santé – DTPJJ Oise

Bilan de l’intervention

Le retour d’expérience des conseillères techniques santé de la DTPJJ Somme/Aisne est partagé : les productions finales du projet « avaient du cachet », mais le projet, qui « s’est éloigné de ce qu’[elles] avaient prévu au début » a pris une ampleur qui a demandé un temps de coordination important – qui a pu mettre en difficulté ses coordinatrices au regard des autres projets qu’elles portaient en parallèle. Elles n’ont pas souhaité le refaire l’année suivante. Dans l’Oise, le projet n’a pas été reconduit mais le projet Affiche-toi contre le SIDA a repris.

Freins et leviers de déploiement de l’intervention : observations comparées

Le projet a également contribué à renforcer le maillage avec les structures de prévention dans la Somme, grâce au partenariat avec l’association Le Mail. La démarche de collaboration entre la PJJ et les différents partenaires s’est avérée primordiale pour la bonne mise en œuvre du projet.

L’absence de circulation de l’exposition : un manque regretté par les 2 DTPJJ

Il aurait été souhaité que l’exposition soit prêtée et puisse être vue plus largement, notamment dans les structures PJJ du territoire où sont hébergés des jeunes. Le manque d’anticipation des conditions de conservation des supports, du temps de travail de planning et de logistique nécessaires pour assurer la circulation de l’exposition font que cela n’a pas eu lieu. Le principal enseignement est que ces activités doivent être budgétisées et programmées dès l’amorce du projet, sinon elles ne sont pas réalisées.

Les professionnels regrettent également que les affiches réalisées, laissées dans des cartons, n’aient alors pas pu être réemployées pour en faire un outil de prévention auprès des jeunes. Il aurait été intéressant de « prendre en photo [ces affiches], les dématérialiser et en faire des panneaux plastifiés ou un photolangage, en faire un outil numérique réutilisable et ré-appropriable différemment » (Y. Stuyvaert).

Le projet a par ailleurs nécessité un financement sur fond propres de la PJJ de 1 500 euros pour l’achat du matériel artistique.

Mise en perspective : freins et leviers pour faire de la promotion de la santé à la PJJ

La mise en place de ce projet illustre plusieurs difficultés et enjeux auxquels sont confrontés les conseillers techniques santé PJJ pour mettre en place des actions de promotion de la santé sur le terrain. Le travail d’acculturation des équipes d’éducateurs de PJJ aux valeurs et aux méthodes de la promotion de la santé était encore nécessaire en 2017, tout comme le travail de conviction de ces équipes de la plus-value éducative des actions de santé. Selon Y. Stuyvaert, la santé est encore un sujet hors champ du travail éducatif pour une partie des éducateurs PJJ, qui le jugent du ressort des parents.  Les trois contributeurs de cette contribution partagent le constat qu’un travail important sur les représentations liées à la santé est à mener régulièrement auprès des éducateurs, qui véhiculent encore parfois auprès des jeunes des représentations liées à la santé caricaturales ou stigmatisantes, notamment dans le champ de la santé mentale ou des conduites addictives. Pour S. Lepère et M. Isorez, l’expérience de ce projet les conforte dans la nécessité de défendre leur rôle d’intervenantes spécialistes sur les questions de promotion de santé, devant conserver un lien direct avec les jeunes, et de continuer à porter des projets auxquels elles participent et qui les mettent en face des jeunes.

Le déploiement de ce projet peut nourrir les réflexions à l’échelle nationale sur les conditions favorables au développement de la PJJ promotrice de santé. La mise en œuvre de ce projet illustre un enjeu majeur pour la réussite du déploiement d’actions : celui de la mobilisation et la coopération sur le terrain avec les équipes PJJ. Elle illustre aussi, selon Y. Stuyvaert, l’écart important qui peut encore exister entre des commandes « top-down » et la réalité du travail de terrain, où les professionnels préfèrent se mobiliser pour les projets santé plutôt que pour des projets « qui leur tombent dessus ».

Pour aller plus loin

  1. Demeulemeester R, Lafitte S, Ferron C. La Protection judiciaire de la jeunesse promotrice de santé. Une ambition réaliste. Cah Dyn. 2016;70(4):41‑6. Disponible sur : https://www.cairn.info/revue-les-cahiers-dynamiques-2016-4-page-41.htm
  2. Marchand‑Buttin F. Développer le pouvoir d’agir des jeunes : l’expérience de la Protection judiciaire de la jeunesse. Santé En Action. déc 2018;(446):24‑5. Disponible sur : https://www.santepubliquefrance.fr/content/download/197692/document_file/42524_spf00000650.pdf
  3. Godeau É, Ory P. Un monde parti en fumée: les images du tabac en France au XXe siècle. Paris, France: CNRS éd.; 2010.
  4. Proctor RN. Golden Holocaust: la conspiration des industriels du tabac. Sainte Marguerite sur Mer, France: Équateurs, DL 2014; 2014. x+698; 24.

Book de Hélène Deghilage : https://www.calameo.com/read/0062840902e025bbff21c

Exemples de travaux réalisés dans le cadre de MIAA : https://www.notragora.com/#collection.miaa


[1] Pour en savoir plus : https://www.vie-publique.fr/eclairage/281885-pjj-expertise-educative-prise-en-charge-mineurs-delinquants

                                            http://www.justice.gouv.fr/art_pix/Plaquette_PJJ_A5_HD_web.pdf

[2] Les unités éducatives de milieu ouvert (UEMO) sont les services qui assurent le suivi des jeunes non placés. D’autres services comme les établissements de placement éducatif (EPE), centre éducatif fermé (CEF), centre éducatif renforcé (CER), foyer d’action éducative (FAE), hébergent des jeunes PJJ sous mesure de placement.

[3] Pour en savoir plus : http://www.justice.gouv.fr/art_pix/La_PJJ_promotrice_de_sante.pdf

[4] Pour en savoir plus : https://www.assoc-lemail.net/

[5] Pour en savoir plus : horscadre.eu

[6] Pour en savoir plus : www.mineurs-sous-main-de-justice.fr

https://horscadre.eu/pole-culture-justice/les-projets-et-modes-d-action-avec-la-protection-judiciaire-de-la-jeunesse

[7] Pour en savoir plus :https://www.culture.gouv.fr/Aides-demarches/Appels-a-projets/Mission-d-appui-artistique-MiAA-Un-design-collaboratif-au-service-d-un-dialogue-apaise-entre-jeunes-et-professionnels-de-la-PJJ